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Sabrina Debusquat, au nom des femmes que l’on n’entend pas

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bio, gazette, gazette bio, santé, bien-être, bien etre, santé des femmes, Sabrina Debusquat, J'arrête la pilule, symptothermie, contraception, contraception naturelle, livre, lecture, avis« Ouvrir les yeux sur les effets négatifs de la pilule ne revient pas à nier les effets positifs ou bafouer le droit des femmes. » (Photo © Polo Garat)

Sabrina Debusquat est une journaliste spécialisée dans la santé des femmes. Controversée à la suite de la publication de son livre J’arrête la pilule, elle continue néanmoins à porter haut la parole de ces femmes que la société ne souhaite pas entendre.

 

Comment avez-vous eu l’idée d’écrire votre livre J’arrête la pilule ?

Il y trois ans, j’ai publié plusieurs articles sur mon site internet (www.ca-se-saurait.fr) dans lesquels je partageais mon expérience, mon constat personnel, sur les changements survenus suite à l’arrêt de ma pilule contraceptive. Chaque semaine, j’ai alors commencé à recevoir plusieurs emails de femmes chez qui mes articles trouvaient un écho, comme si leur parole pouvait enfin se libérer. Beaucoup me signalaient le même parcours, les mêmes effets secondaires. Cela m’a troublé et a aiguisé ma curiosité de journaliste : je croyais être un phénomène isolé.

Je disais aux femmes qui me demandaient conseil sur leur contraception de consulter leur gynécologue, plus à même que moi de leur apporter une réponse. Mais très souvent, ces dernières revenaient très déçues de leur rendez-vous, dénonçant une réponse paternaliste de leur médecin ou encore le fait que tel ou tel contraceptif leur soit comme « imposé », « pour leur bien ». Elles n’étaient pas satisfaites et avaient l’impression que la façon dont elles vivaient leur contraception et ses effets secondaires (comme la baisse de libido) ne comptait pas aux yeux de leur référent médical.

Comment expliquer cette différence de taille entre le ressenti des femmes, leur vécu de la contraception, et le discours scientifico-médical dominant qui avait plutôt tendance à minimiser voire nier ces expériences ? J’ai donc décidé de mener l’enquête à partir de ces questions de femmes, pour leur apporter des réponses sans aucun tabou ni angle mort. Cela a duré un an.

 

Pour quelle raison continuer aujourd’hui encore à promouvoir la pilule comme contraception reine de la même façon qu’il y a 60 ans, plutôt que de préconiser le stérilet au cuivre, la contraception de barrière ou la contraception naturelle ?

Tout d’abord, la France, tout comme l’Allemagne, est un pays de tradition de la chimie qui a donc une vision de la santé très axée autour du médicament. Ensuite, il faut comprendre que la pilule est arrivée à un moment de conquête de droit des femmes et de leur libération, elle est en devenue le principal symbole. Ce que mon enquête montre, c’est qu’à l’époque les considérations idéologiques et le désir de contraception ont étouffé tout esprit critique. De plus, les femmes qui ont pris la première génération de pilule étaient prêtes à vivre des effets secondaires tels que la baisse de libido, les migraines, mycoses, cystites, en échange d’une forte efficacité contraceptive, et ne connaissaient pas forcément les méfaits des perturbateurs endocriniens.

Parallèlement à cela, on a une nouvelle générationqualifiée de ‘no pilule’ depuis la sortie de mon livre — qui remet en question ce paradigme : subissant l’impact des produits chimiques déversés dans l’environnement depuis plus d’un demi-siècle, elle n’a absolument pas la vision de ses aînés à propos du « tout chimique ». En plus de tout cela, ce qu’expriment aussi les femmes de cette nouvelle génération, c’est qu’elles ne veulent plus accepter certaines petites choses vécues au quotidien et jusque-là supportées, qu’il s’agisse des effets secondaires d’un médicament pris pour assumer la charge contraceptive,  du harcèlement sexuel ou encore des violences gynécologiques. C’est avant tout un changement de mentalité des femmes.

Ces moins de 30 ans ou jeunes trentenaires ne veulent plus de cette vision du tout-chimique prônée par leurs aînés. Est-ce justifié ? Mon enquête tend effectivement à prouver que, lorsqu’un organisme est en pleine santé, il vaut mieux éviter de l’exposer à des perturbateurs endocriniens, et la pilule en est un.

 « Le bisphénol A est la deux-chevaux des perturbateurs endocriniens et les hormones de la pilule sont des Ferrari. Leur potentiel d’action est bien plus puissant que celui du bisphénol. » Annette Lexa, docteur en toxicologie à l’université de Metz, toxicologue réglementaire EUROTOX, spécialiste de l’évaluation des risques en santé-environnement.

 

Dans l’introduction de votre livre, vous parlez du combat mené par votre grand-mère pour le droit à la contraception. Connaissait-elle les dessous eugénistes qui accompagnaient la naissance de la pilule[A] ?

Pas du tout, elle fut même très étonnée, tout comme je l’ai moi-même été en découvrant ces faits, ou mes lecteurs en lisant mon livre. Ces informations ne sont pas cachées mais elles sont méconnues des Européens, a contrario des Américains, et surtout des minorités afroaméricaines ou hispaniques, qui, pour avoir été directement concernées, connaissent mieux ce passage de leur histoire récente.

En Europe, après avoir été associée à tout jamais aux horreurs de la Shoah durant la Seconde Guerre Mondiale, la « mode » eugéniste s’est quelque peu « tassée ». Aux États-Unis en revanche, la puissance de la pensée eugéniste a continué de rayonner durant quelques décennies supplémentaires.

Ces informations historiques méconnues, ainsi que les données scientifiques plutôt inquiétantes sur les effets secondaires des perturbateurs endocriniens et des hormones synthétiques comme celles de la pilule, ont évidemment quelque peu désappointées ma grand-mère. Ce sont autant d’informations auxquelles elle, et ses contemporains, n’avaient pas accès. Et puis, cette génération est aussi une génération qui ne remet pas en question l’avis de son médecin. Alors que pour la génération Internet tout a changé : les gens se rendent compte qu’ils ne sont plus seuls à vivre telle ou telle chose et ils osent questionner.

Finalement, elle m’a dit : «Nous nous sommes battues pour que vous disposiez librement de vos corps, pas pour qu’on vous enferme dans un nouveau diktat avec la pilule ». Or effectivement aujourd’hui, de nombreux professionnels de santé présentent la pilule comme le seul choix raisonnable possible. Ce que ma grand-mère considère comme un nouveau diktat. Ainsi, bien qu’elle se soit battue pour avoir la pilule en Planning, elle n’a aucun jugement vis-à-vis des nouvelles exigences de notre génération de femmes. Je crois que c’est l’essentiel à retenir: les demandes des femmes ne devraient pas être jugées, quelles qu’elles soient.

 

« Ouvrir les yeux sur les effets négatifs de la pilule ne revient pas à nier les effets positifs ou bafouer le droit des femmes. »

 

A la sortie de son livre La pilule est amère, Marion Larat[B] était étonnée de ne pas recevoir le soutien des féministes, alors que sa famille proche s’était battue pour la pilule. Avez-vous vécu la même expérience, le même sentiment de solitude ?

Ma position est un peu différente de la sienne puisque je suis journaliste. Pragmatique, je ne pense pas que des livres comme le mien vont déclencher une révolution sociétale en un instant. Les mentalités mettent du temps à évoluer. Surtout qu’aujourd’hui, la génération ‘pilule’ se trouve à des postes décisionnaires, a contrario de la génération des jeunes trentenaires ou des moins de 30 ans qui ne sont pas encore influents dans la sphère professionnelle, médicale ou scientifique.

Mais il est vrai que le silence provenant de certaines associations féministes peut-être qualifié d’ « assourdissant » quand on sait que de nombreuses femmes, près d’une centaine d’après mon enquête[C], décèdent chaque année en France du fait de leur contraception hormonale et que des milliers subissent un problème de santé grave. Cela pourrait être amélioré si l’on se mobilisait toutes ensemble, en rendant par exemple systématiques certains dépistages avant toute première prescription de pilule. Cela permettrait à celles qui ont des facteurs de contre-indication à la prise de ces hormones de le savoir et d’ainsi éviter le drame d’un AVC ou d’une embolie. Il y aurait aussi d’autres points sur lesquels agir, comme la pose de DIU cuivre chez les jeunes femmes sans enfants, que certains médecins refusent sous des prétextes infondés ou encore la supplémentation en vitamines chez les femmes sous hormones (étant donné qu’un de leur effet connu est de créer des carences en vitamines et minéraux essentiels).

Bref, ouvrir les yeux sur les effets négatifs de la pilule ne revient pas à nier ses effets positifs ou à bafouer le droit des femmes. Au contraire ! Il faut davantage écouter les femmes et prendre en compte leur parole. Je comprends que cela puisse paraître difficile et que certaines associations féministes soient mal à l’aise sur le sujet : j’en ai malheureusement fait l’amère expérience à la sortie de mon livre en subissant les jugements de gens qui n’ont même pas pris le temps de lire mon livre…

 

Votre ouvrage a eu un fort retentissement dans les médias, mais avez-vous pu vous entretenir avec des responsables politiques ou médicaux sur la façon de « réformer » l’accès à la contraception tel qu’on le connaît aujourd’hui ?

Ce n’était pas mon objectif. Je suis journaliste et mon travail s’arrête à enquêter et à en rendre le fruit, ce que la société en fait ensuite, ce n’est pas à moi de le décider. Mais évidemment on ne ressort pas indemne d’une telle enquête, très dure pour moi, physiquement et émotionnellement. Compiler tous ces faits, les lier à l’histoire, à la science et à la parole des femmes formait un tout qui devenait au fur et à mesure très cohérent et qui éclairait la crise que nous traversons aujourd’hui. Appréhender tout cela, en tant que femme, m’a profondément questionné.

Au final, le livre ne regroupe que 10% de toutes les informations qui sont passées sous mes yeux. Par exemple, j’ai lu tous les articles scientifiques parus sur la contraception hormonale ces 25 dernières années. J’y ai relevé pas mal de conflits d’intérêts non déclarés. J’ai aussi réalisé un sondage auprès de 3 616 femmes, dont 46% ont déclaré ressentir une baisse de libido sous pilule[D], j’ai lu leurs témoignages dans lesquels elles expriment le sentiment de ne pas être écoutées, etc. Ce que je retiens à titre personnel c’est donc qu’il y a un vrai tabou autour de la contraception hormonale, un vrai manque d’écoute de la parole des femmes. Cela m’a énormément gêné en tant que féministe, de voir qu’on en est encore là en 2018.

Et, parce que j’en avais marre que sur le sujet ce soient systématiquement des idéologies qui s’affrontent, je me suis attachée à ne me focaliser que sur les faits. Cela relève de de mon éthique de journaliste. Mais mon travail s’arrête là : c’est désormais à chacun de se questionner. Ceci dit,  je ne pense pas que cela changera tant que les femmes ne prendront pas fermement position pour se faire entendre, comme elles ont su le faire dans leur histoire pour réclamer le droit à l’IVG, par exemple. Le premier pas doit être fait par les femmes. Mais le sujet est tellement sensible que personne ne tient à être le premier à toucher au symbole de la pilule.

Ce qui est important, c’est que cela fait quarante ans qu’on connaît l’impact de la pilule sur la santé des femmes et l’environnement, et qu’on ne fait rien. La question qui l’emporte c’est pourquoi ?

 

Pouvez-vous comprendre que les femmes puissent être désappointées quand vous leur dites que certaines contraceptions naturelles sont efficaces et qu’elles lisent sur des sites « officiels » que leur taux d’échec est équivalent que celui de la technique du retrait (soit 25%) ?

Ce qui se passe avec les tableaux des contraceptions est complètement anormal : on regroupe sous le même nom de « contraception naturelle » le retrait, la méthode Ogino, la méthode Billings, etc. Procède-t-on de la même manière avec les autres contraceptions ? Non. On peut donc se poser la question : pourquoi cette opprobre sur les méthodes naturelles ? Elles ont fait l’objet de nombreuses études scientifiques depuis des années, avec des résultats concluants puisque le taux d’efficacité est sensiblement le même que celui de la pilule lorsque la méthode est comprise.

Ne revivons-nous pas la même chose que pour le tabac en son temps ? Nous avons alors dû attendre un certain temps pour que des études indépendantes soient menées et que l’OMS ou le CIRC fassent part à la population des risques sanitaires. La contraception ne subit-elle pas aujourd’hui la même logique d’information vis-à-vis du grand public ?

 

A votre sens, quelles contraceptions la femme d’aujourd’hui doit-elle privilégier en l’état actuel des connaissances ?

Je ne donne pas de conseil puisque je suis journaliste : ce n’est pas mon rôle. D’autant que la contraception est un choix intime et personnel. Je peux cependant dire que mon enquête montre qu’il vaut mieux éviter de s’exposer à des perturbateurs endocriniens pour être en bonne santé. L’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire définit un perturbateur endocrinien comme « une substance naturelle ou chimique qui peut interférer avec le fonctionnement des glandes endocrines notamment en mimant l’action hormonale naturelle ». Et les spécialistes savent depuis toujours, et l’expliquent, que les contraceptions hormonales sont des perturbateurs endocriniens puissants, même si on n’y pense pas ou qu’elles sont prises consciemment.

Sans chercher à m’accorder des prérogatives qui ne sont pas les miennes, je peux tout de même témoigner de mon vécu : j’ai arrêté la pilule parce que je vivais trop d’effets secondaires. Je me suis alors tournée vers le stérilet au cuivre mais je ne l’ai pas supporté. Je ne voulais plus ni souffrir ni subir d’effets secondaires avec ma contraception, j’ai donc testé la contraception naturelle afin de ne pas avoir à utiliser des méthodes barrière tout au long du mois, mais seulement à proximité de l’ovulation. Mon témoignage permet simplement à celles que cela intéresse de savoir que cette troisième voie existe, qu’une contraception efficace, sans effets secondaires ni pollution est possible, dès maintenant.

La seule chose que je souhaite, c’est que les femmes soient informées à ce sujet. Si elles veulent quand même s’orienter vers la pilule ou le patch ensuite, peu importe, tant qu’on leur laisse le choix en toute connaissance de cause. Or aujourd’hui, la contraception signe l’intime circonscrit par le sociétal : quel autre choix propose-t-on à une femme qui ne veut pas d’hormone ? Elle peut penser en premier lieu au DIU cuivre, très fiable et très simple. Mais certaines ne le supportent pas, provoquant de grandes douleurs. Que leur reste-t-il ? Le préservatif, si les deux partenaires acceptent de le mettre à chaque rapport sexuel et qu’il n’y a pas de pression exercée par l’homme qui le refuse, ou alors le diaphragme, moins efficace que le préservatif. Est-ce un choix satisfaisant ?

Vous pouvez retrouver les articles et billets de Sabrina Debusquat sur son blog (www.ca-se-saurait.fr) ou son enquête sur la contraception hormonale dans son livre J’arrête la pilule.

Sabrina Debusquat, J’arrête la pilule, Les Liens qui Libèrent, 2017, 304 pages, 19.50€

 

[A] Aux Etats-Unis, Margaret Sanger est une des personnes qui a le plus œuvré pour la contraception, et la pilule en particulier. Si des idéaux féministes sont à l’origine de son mouvement, les thèses eugénistes les rejoignent bien vite, tout comme le prouve sa correspondance personnelle : « Je crois qu’il faudrait, là, tout de suite, une campagne de stérilisation nationale envers les dysgéniques, qui sont encouragés à proliférer et qui ne survivraient pas si le gouvernement n’était pas là pour les nourrir » (lettre à Katharine McCormick, 1950), ou ses discours officiels : « L’eugénisme est […] le chemin le plus adéquat et le plus efficace pour résoudre les problèmes raciaux, politiques et sociaux. […] Le contrôle des naissances doit finalement conduire à une race plus propre » (Sanger M., Woman, Morality, and Birth Control, New York : New York Publishing Company, 1922, p. 12).

[B] Marion Larat est une lanceuse d’alerte française. A 19 ans, suite à la prise d’une contraception hormonale de 3ème génération couplée à un facteur génétique d’hypercoagulation non diagnostiqué (facteur II de Leiden, porté par 10% de la population française), elle subit un AVC dont elle sortira aphasique et hémiplégique. Aujourd’hui encore, handicapée à plus de 65%, la justice vient enfin de reconnaître la pilule comme responsable de son AVC. Vous pouvez lire son histoire dans son livre La pilule est amère.

[C] Debusquat S., J’arrête la pilule, LLL, p.117

[D] Sondage réalisé par Sabrina Debusquat, entre le 13 janvier et le 18 avril 2017, mais non effectué par un institut de sondage professionnel selon la méthode des quotas. 3 616 femmes francophones âgées de 13 à plus de 50 ans ont participé. Tous les détails du sondage sur http://jarretelapilule.fr/les-faits/sondage-les-femmes-et-la-pilule-resultats/

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Apolline Compagnon
Apolline Compagnon est une thérapeute pratiquant diverses techniques de médecines douces (phyto-aromathérapie, médecine chinoise...). Également formatrice en contraception naturelle, elle s'est spécialisée dans le bien-être féminin, que ce soit dans sa pratique en cabinet, ou en tant que rédactrice santé/bien-être. Davantage de renseignements sur : www.cabinetmedecinesdouces.fr

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